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TERMINER UNE (BONNE) SÉRIE... OU COMMENT LA VIE PEUT PERDRE TOUTE SAVEUR.


Comment vous sentez-vous quand vous venez de finir l’ultime épisode d’une série qui est définitivement la best série ever ?

Au bout de votre vie ou profondément soulagé parce que vous pouvez enfin reprendre une vie normale ? Les deux probablement. Le sentiment de liberté retrouvée se mêle à la sensation que non, définitivement, la vie (sans cette série) n’a plus de goût !


On vient de perdre des gens qui étaient devenus si proches, si intimes qu’ils faisaient quasi partie de notre quotidien. Ils habitaient nos jours et nos nuits, nous faisaient partager des émotions et des sentiments exacerbés, des relations complexes. Avec des dialogues ciselés, des cliffhangers de fou, des rires, des douleurs et des victoires.


Toutes les étapes d'un deuil


Et du jour au lendemain, Pouf, plus personne. Un abandon. Une perte. Nous voilà face à notre propre existence, sans eux. Un véritable deuil, dont il nous faudra suivre toutes les étapes :


Le choc. Ce moment où on reste un peu hébété, silencieux devant notre écran, sans savoir comment réagir, regardant peut-être le générique jusqu’à la dernière note, espérant qu’une dernière scène surprise viendra prolonger le plaisir (atténuer la douleur).


Le déni. Une recherche directe sur Google : « [Titre de la série] Saison [X+1] ??? »…. Forums de fans déçus, titres racoleurs de magazine people avec photo de son héro-si-cher-à-son-cœur ivre dans un caniveau de LA... 30 mn plus tard, le verdict tombe : c’est mort, il n’y aura plus d’autre saison. OU prochaine saison prévue dans 2 ans voire 3 cause of Covid. Et notez bien que le sentiment finalement est assez proche : 2 ans à attendre pour nous qui ne savons plus attendre, c’est comme si c’était la fin. On le sait, que dans 3 ans, on aura perdu l’affection qu’on voue aujourd'hui à ces personnages, on aura eu le temps de tomber amoureux mille fois d’autres personnages, on aura même peut-être tout oublié !


La colère, contre les financeurs, les producteurs, les scénaristes, les acteurs. Contre le fait que ce n’est pas du tout ****** qui aurait dû monter sur le trône de fer. Contre tout, tout le monde. Même ses proches qui n'ont tout de même pas fait grand chose dans l'histoire.


La peur de ne plus pouvoir -jamais- ressentir ce que cette série a fait naitre en soi. Comme un grand amour qui disparait.


La tristesse parce qu’on a la profonde conviction qu’aucune autre série ne pourra l’égaler, que plus rien ne pourra même un tantinet nous intéresser. Ce n’est pas seulement une série qui est finie, ce sont TOUTES les séries auxquelles on a envie de renoncer.



Le moment où on va remonter la pente va dépendre de la place qu’on attribue à cette série dans son classement personnel (dans le top 5, ça va demander un peu de temps, courage…) et évidemment à son niveau de dépendance.


Jusqu’à ce qu’on se lance, du bout des yeux, dans une autre série. Appelez-la série bouche-trou ou série-pansement. Elle aura l’avantage de demander moins de dévouement, moins d’engagement, de pouvoir être regardée dans un bus ou dans une salle d’attente, sans décorum. On peut même, héroïquement, ne pas la finir, comme une reprise de contrôle, une affirmation de sa liberté.


On s’est résigné, on a accepté. Reste la nostalgie de LA série, qu’on entretient en en parlant sans cesse autour de soi, en recommandant, et en enviant secrètement ceux qui ne l’ont pas encore vue.


“It’s, oh, so quiet and so peaceful…until…”


Mais comment ? Comment 60 heures d’écran peuvent devenir une véritable histoire d’amour ?


Comment des images peuvent envahir toute la place, absorber le temps comme un trou noir ?



Parce que les séries sont méticuleusement conçues pour cela. Pour nous tenir et accaparer toute notre attention. Selon une étude Nielsen, 361 000 utilisateurs ont regardé les neuf épisodes de la deuxième saison de Stranger Things le jour de sa sortie.


Elles sont tout d'abord de plus en plus accessibles (et si nombreuses qu'il faudrait plusieurs vies pour les voir toutes).


L’écriture joue un rôle majeur bien-sûr : l’univers, l’attachement aux personnages. Et le questionnement bien-sûr, l’anticipation de ce qui va se passer, la recherche d’explications d’une scène, d’un arc narratif, d’une série toute entière (hello Lost !).


Mais ce qui nous tient se fonde aussi dans des mécanismes neuro-cognitifs.


D’après Gayani DeSilva, psychiatre au Laguna Family Health Center en Californie : “ Quand on regarde une série, les zones du cerveau activées sont les mêmes que lorsque l’on vit un événement en direct. Nous sommes plongés dans l’histoire, on s’attache aux personnages et on se soucie vraiment de l’issue des conflits”.


De plus, le cerveau aime quand les choses se terminent, il ne sera pas apaisé tant qu’il n’aura pas la sensation d’avoir achevé son action, tant qu’il n’aura pas clôturé. Et plus il sera engagé dans cette action (donc, plus on aura avancé dans la série), plus il lui sera difficile d’abandonner en cours de route : le cerveau veut que tout l’effort fourni serve à quelque chose, il veut respecter son engagement.


D’un autre côté, ce même cerveau est extrêmement friand de nouveautés, de surprises, et il va repérer et retenir tout ce qui lui procure du plaisir. Si une action génère de la dopamine (l’hormone du plaisir), il va chercher à la répéter encore et encore, c’est le mécanisme de l’addiction.


Ce qui explique que, malgré toutes ces heures passées dans un monde totalement fictif, on ne s’en lasse pas. Et quand la source de ce plaisir se tarit, le cerveau râle très fort. D’où la quasi-déprime ressentie quand une série très appréciée se termine.

Retrouver (enfin) sa liberté


C’est pour cela que le deuxième sentiment, en dessous, un peu caché, quand on finit une série c’est « ouf ». On va pouvoir enfin revenir à sa vie. Voir des amis sans penser au fait que, là, maintenant, on serait bien mieux avec Tommy (Shelby). Redonner goût et saveur à notre quotidien. On va pouvoir avoir du temps pour faire autre chose.


On est de nouveau LIBRE.


Finalement, est-ce qu’on ne préfèrerait pas revenir à un rythme de 1 ou 2 épisodes par semaine (ce qui encore le cas pour certaines séries ou animés) ? Au-delà d’éviter l’inévitable binge watching, le plaisir ne devient-il pas plus intense à travers la frustration, l’attente ? L’excitation est plus grande, la valeur donnée à chaque épisode est plus importante, les interactions avec les autres fans plus riches. On retrouve le plaisir de manquer, de supputer, on réapprend à attendre et on n’abandonne pas sa vraie vie.


Pensez-y au prochain « saison 1 épisode 1 ».

(et jetez-vous dedans avec délectation car au final, s’il faut se déculpabiliser, c’est bien de l’art et de la culture).



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